Art-thérapie en périnatalité : accompagner l’expérience sensible de la naissance
La naissance : un processus vivant
La naissance est un processus vivant au cœur de la complexité de l’expérience humaine. Elle correspond à la mise au monde d’un enfant et ouvre un passage : celui du nouveau-né dans son devenir humain, mais aussi celui de la femme qui devient mère et, plus largement, celui de l’entrée dans la parentalité.
Ce moment ne se limite pas à un événement biologique. Il mobilise des dimensions corporelles, psychiques et relationnelles étroitement liées. Dès les premiers instants de vie, le nouveau-né manifeste une sensibilité à son environnement : regards, expressions du visage, pleurs ou apaisements témoignent d’une capacité précoce à entrer en relation (Izard, 1971 ; Trevarthen et Aitken, 2003).
Le bébé humain naît immature, ce qui le rend dépendant des adultes qui prennent soin de lui. Son développement se construit dans la relation. Les liens précoces se tissent dès les premiers temps de la vie dans des interactions faites de sensations, de perceptions et d’échanges verbaux et non-verbaux. La disponibilité du parent, le plus souvent la mère dans les premiers temps, contribue à réguler les sensations et les émotions du bébé et participe à la construction des liens d’attachement. Les systèmes d’attachement de l’enfant et de caregiving du parent fonctionnent ainsi de manière étroitement couplée dans l’établissement des premières interactions (Guédeney et Guédeney, 2010).
La périnatalité : prendre en compte ce qui se vit
Au fil du temps, la manière d’accompagner la grossesse et l’accouchement a évolué. Le champ de la périnatalité s’attache aujourd’hui à prendre en compte l’ensemble de ce qui se vit autour de la naissance.
Cette période s’inscrit dans le cadre des 1000 premiers jours, reconnus comme déterminants pour le développement de l’enfant et la qualité des liens précoces. Les recherches montrent que les interactions entre le bébé et ses parents participent activement à la construction de son développement émotionnel et relationnel.
Dans ce contexte, devenir parent ne va pas toujours de soi. Le corps change, les repères se modifient et des émotions parfois inattendues peuvent apparaître. Certaines expériences ne trouvent pas immédiatement les mots pour se dire. Elles demandent d’abord à être ressenties et accueillies.
C’est dans cet espace sensible que peuvent s’inscrire des approches d’accompagnement attentives à l’expérience vécue autour de la naissance.
Les émotions autour de la naissance
La grossesse et la naissance peuvent faire émerger une grande diversité d’émotions. Certaines sont attendues, comme la joie ou l’émerveillement, tandis que d’autres peuvent surprendre : inquiétude, ambivalence, tristesse, fatigue émotionnelle, et parfois de la détresse ou du désarroi. Ces mouvements émotionnels, parfois déroutants, peuvent faire partie du processus de transformation lié au devenir parent.
Ils peuvent être liés aux changements corporels, aux remaniements identitaires et à l’histoire personnelle ou familiale qui peut se réactiver à ce moment-là. Les reconnaître et les accompagner permet souvent de soutenir plus sereinement la rencontre avec l’enfant.
Dans ce contexte, l’art-thérapie peut offrir un espace particulier. Elle propose d’ouvrir un temps et un lieu où ces expériences peuvent être accueillies dans toutes leurs nuances. Lorsque les mots ne suffisent pas à exprimer l’intensité de ce qui se vit, ou parfois même avant que les mots ne puissent se former, d’autres formes d’expression peuvent émerger.
Une grande part de l’expérience périnatale se situe dans ce registre sensible, entre le préverbal et le non-verbal, dans un espace où les émotions, les sensations corporelles et les états internes s’entrelacent et ne passent pas toujours par le langage.
Cette attention portée aux expériences sensibles du tout-petit rejoint la notion de santé culturelle développée par Sophie Marinopoulos, qui souligne l’importance des expériences artistiques et culturelles dès la petite enfance comme soutien au développement de l’enfant et à la qualité de la relation avec ses parents.
L’art-thérapie : un espace pour l’expérience sensible
L’art-thérapie que je pratique s’inscrit dans une approche issue de la psychologie humaniste et existentielle, centrée sur l’expérience vécue et la relation thérapeutique.
Elle s’appuie sur le processus artistique, qu’il s’agisse de pratique ou de contemplation, pour engager la personne dans une expérience sensible. Ce processus mobilise le corps, les perceptions, les sensations et les émotions. Il permet d’accéder au ressenti, de le laisser émerger, de lui donner une forme, et parfois de le transformer.
Il ne s’agit pas d’utiliser l’art comme un simple médiateur, mais de s’appuyer sur ce que l’expérience artistique permet de vivre. Elle soutient notamment la dynamique relationnelle en sollicitant les capacités d’expression, de communication et de mise en relation, dans un registre sensible et incarné.
Voix et musique : des conditions de la rencontre précoce
Dans ma pratique, cela peut passer par différentes propositions : travail autour de la voix et du souffle, chant prénatal inspiré de la psychophonie développée par Marie-Louise Aucher, écoute musicale, création d’objets ou d’images autour de l’arrivée de l’enfant.
La voix occupe une place particulière. Les recherches montrent que le nouveau-né est particulièrement sensible à la voix humaine et notamment à celle de ses parents. Des travaux ont montré que les bébés reconnaissent et préfèrent la voix de leur mère dès les premiers jours de vie (DeCasper et Fifer, 1980).
Des recherches plus récentes en néonatologie mettent également en évidence l’importance du contact vocal précoce, qu’il s’agisse de parole ou de chant adressé au bébé, pour soutenir la régulation émotionnelle et la relation parent-enfant, y compris dans des situations de grande vulnérabilité comme la prématurité (Filippa et Kuhn, 2025). La voix devient ainsi un support privilégié de rencontre et de communication entre le parent et son enfant.
Prendre soin du parent et de la relation
La période périnatale ne concerne pas seulement la naissance d’un enfant. Elle implique aussi la naissance d’un parent et la construction progressive d’une relation entre le bébé et les adultes qui prennent soin de lui.
Dans cette perspective, l’art-thérapie en tant que soin complémentaire vise à soutenir ce passage vers la parentalité. Comme le souligne Daniel Stern : « une mère doit naître psychologiquement tout autant que son bébé naît physiquement. »
Prendre soin du parent, et en particulier de la femme qui devient mère, peut ainsi permettre que cette période devienne un temps de transformation maturatif et épanouissant. En soutenant le parent dans son propre vécu émotionnel et sensoriel, il devient également possible de prendre soin de la relation naissante avec le bébé.
L’attention portée au donneur de soins contribue ainsi à soutenir la qualité des premières interactions entre le parent et l’enfant. Cette approche rejoint l’esprit du cadre des 1000 premiers jours, qui souligne l’importance d’accompagner les parents dès la grossesse afin de favoriser un environnement relationnel et affectif suffisamment sécurisant pour le développement du bébé (Commission des 1000 premiers jours, 2020).
Les séances d’art-thérapie en périnatalité ouvrent un espace où l’expérience sensible de la maternité et de la parentalité peut être vécue, observée, soutenue et transformée. Ces moments permettent d’exprimer ce qui se vit, de soutenir la qualité de présence au bébé et d’accompagner les transformations profondes liées à la naissance et à la parentalité.
L’art-thérapie est une approche complémentaire. Elle ne se substitue pas à un suivi médical ou psychologique, en particulier dans les situations nécessitant une prise en charge spécialisée telle que la dépression du post-partum.
Bibliographie
Caillaud-Dumas, S. (2018). De la qualité du moment à la qualité de présence : l’art-thérapie auprès des mères de nouveau-nés pour soutenir le devenir mère dans le contexte de l’hospitalisation en néonatologie. Le Journal de l’infirmière de neurologie et de neurochirurgie, vol. 28, 1.
Commission des 1000 premiers jours. (2020). Les 1000 premiers jours : Là où tout commence. Ministère des Solidarités et de la Santé.
DeCasper, A. J. et Fifer, W. P. (1980). Of human bonding: Newborns prefer their mothers’ voices. Science, 208(4448), 1174–1176.
Filippa, M. et Kuhn, P. (2025). Le contact vocal précoce : quand la voix des parents devient un soin pour les bébés prématurés. Contraste, 61(1), 79–90.
Guédeney, N. et Guédeney, A. (2010). L’attachement : approche clinique. Elsevier Masson.
Izard, C. E. (1971). The face of emotion. Appleton-Century-Crofts.
Marinopoulos, S. (2019). Une stratégie nationale pour la santé culturelle. Ministère de la Culture.
Trevarthen, C. et Aitken, K. (2003). Infant intersubjectivity : research, theory and clinical applications. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 42(1), 3–48.
FAQ sur l’article
Faut-il avoir des connaissances artistiques pour participer à une séance d’art-thérapie ?
Non. L’art-thérapie ne demande pas de connaissances artistiques particulières. Il ne s’agit pas d’un cours d’art ni d’une recherche de performance. L’expérience artistique sert avant tout de support pour explorer un ressenti, exprimer une émotion ou partager une expérience.
Dans quelles situations l’art-thérapie peut-elle être proposée en périnatalité ?
L’art-thérapie peut accompagner une grossesse ou un début de parentalité dans une démarche de soutien et d’accompagnement des transformations liées à la naissance. Elle peut également être proposée en complément d’un suivi médical ou psychologique dans certaines situations : grossesse pathologique, vécu de grossesse ou de naissance traumatique, naissance prématurée, deuil périnatal, ou encore pour soutenir les parents face à des difficultés émotionnelles, notamment dans la prévention ou l’accompagnement de la dépression du post-partum. Dans ces situations, l’art-thérapie intervient uniquement en complément d’une prise en charge médicale ou psychologique spécialisée et ne s’y substitue pas
Quelle est la formation des art-thérapeutes ?
L’art-thérapie associe une pratique artistique solide et une formation spécifique à l’accompagnement thérapeutique. Selon le Syndicat Français des Arts-Thérapeutes, l’activité artistique constitue le cœur de la profession et suppose une formation approfondie.
Pour ma part, j’ai suivi une formation de deux ans à l’AFRATAPEM puis obtenu un Diplôme Universitaire d’art-thérapie à la Faculté de médecine de Tours. J’ai également complété ce parcours par un Diplôme Universitaire de psychologie et psychopathologie de la périnatalité et du très jeune enfant (Université Paris Descartes). Ma pratique s’appuie aussi sur une formation artistique de niveau master, ainsi que sur une étude clinique conduite auprès de 45 mères de nouveau-nés hospitalisés en soins intensifs néonatals au CHU de Bordeaux, dont les résultats ont été publiés en 2018.
En France, le titre d’art-thérapeute n’est pas encore réglementé par un décret d’État.
Combien de séances d’art-thérapie sont généralement nécessaires ?
Le nombre de séances peut varier selon les besoins et la situation de chaque personne. En périnatalité, l’accompagnement peut parfois se dérouler sur quelques séances, par exemple entre la fin de la grossesse et le début du post-partum. Dans d’autres cas, un suivi un peu plus long peut être proposé. L’essentiel est d’adapter le rythme et la durée de l’accompagnement à l’expérience vécue par les parents.
L’art-thérapie est-elle remboursée ?
L’art-thérapie ne fait généralement pas partie des soins remboursés par l’Assurance Maladie. Certaines mutuelles peuvent toutefois proposer une prise en charge partielle dans le cadre des médecines complémentaires. Il est conseillé de se renseigner directement auprès de sa mutuelle.